L'autodidacte

La panne qu'on avait tous sentie venir

La panne qu'on avait tous sentie venir
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À la fin d'un post mortem, il y a presque toujours la petite phrase. Quelqu'un finit par la lâcher, à voix basse : « celui-là, je le sentais venir. » Et tout le monde hoche la tête, parce qu'au fond, plusieurs le sentaient venir. Le savoir existait. Il était là, dans la salle, avant même que ça casse. Il n'est simplement jamais sorti à temps.

C'est ça, le vrai gâchis d'un incident : la plupart du temps, quelqu'un savait.

Le post mortem est devenu un réflexe sain. Après la panne, on revient sur les causes, on tire les leçons, on corrige. C'est nécessaire. Mais c'est une autopsie : ça n'explique bien que ce qui est déjà mort. La question intéressante, c'est de savoir pourquoi on attend le cadavre pour poser des questions qu'on aurait pu poser avant.

Faire l'autopsie avant le décès

Le pré-mortem, c'est exactement ça : l'autopsie, jouée à l'avance. Tu réunis l'équipe au début d'un projet, et au lieu de demander « quels sont les risques ? » (question à laquelle personne ne répond vraiment), tu poses celle-ci : « on est dans six mois, le projet est un fiasco complet. Qu'est-ce qui l'a tué ? »

L'inversion n'est pas un gadget. « Liste les risques », c'est une question qui met les gens sur la défensive : personne ne veut jouer les oiseaux de mauvais augure. « Le projet a échoué, raconte-moi pourquoi », ça libère la parole, parce que tu ne prédis plus une catastrophe, tu en expliques une déjà posée sur la table. D'un coup, les craintes que chacun gardait pour lui sortent. Le « de toute façon, cette dépendance-là va nous lâcher », le « personne ne comprend vraiment ce module », le « on n'aura jamais le temps de tester ce cas ». Tout ce qui, dans un post mortem, aurait commencé par « je le sentais venir ».

Ensuite, c'est mécanique. Chaque scénario de mort devient une ligne d'action : ce qu'on désamorce tout de suite, ce qu'on surveille, ce pour quoi on prépare un plan B. Tu ne supprimes pas le risque, tu refuses juste d'être surpris par lui.

Ce que l'IA n'anticipe pas

Demande à un assistant la liste des risques d'un projet, il t'en sort trente, propres, génériques : la dette, les délais, le turnover, la sécurité. Utile comme aide-mémoire, et parfaitement inutile là où ça compte. Parce que le risque qui va vraiment te tuer n'est pas le générique, c'est le spécifique : la dépendance que ton équipe redoute sans oser le dire, le bout de système que tenait la personne qui vient de partir. Ça, ce n'est écrit nulle part. C'est dans la tête des gens, et seule une question bien posée le fait sortir. Le pré-mortem, c'est cette question.

Ce que je te conseille

Fais-en un au démarrage de chaque projet qui compte : une heure, pas plus. Et refais-en un quand tu sens l'équipe tendue sans savoir pourquoi, parce que cette tension, souvent, c'est un pré-mortem qui demande à avoir lieu. Note chaque « je le sentais venir » comme un risque à traiter maintenant, pas comme une phrase à ressortir le jour de l'autopsie.

Il est toujours moins cher d'imaginer la mort d'un projet que de la constater. Autant faire l'autopsie tant qu'il est encore vivant.

Ce satellite fait partie du dossier Le modèle du gruyère, sur la défense en profondeur.